Textes et poésies


Peindre...

Je peins, tous les jours, j’ai encore peur que cela s’arrête, de ne plus avoir envie ou de ne plus avoir d’idée. Alors, je peins tous les jours, c’est toujours ça de pris.
Il y a quelque temps, je grattais des pierres marines, je les ponçais, je les découpais. Il m’arrivait quelquefois de les peindre mais ça c’était venu plus tard.

2011 - La Cabane trempée - Photo Alain Arnal
Les pierres me faisaient mal, mal au dos parce qu’il fallait les chercher loin et les rapporter à pied, sur le dos. Leur poussière âcre brûlait mes bronches et j’ai commencé à tousser. Mais j’ai continué parce qu’elles acceptaient souvent ma colère. Quand elles cassaient, je savais que j’étais allée trop loin. Elles m’ont permis de fixer des limites.

Et puis, maintenant, je peins et le doux mouvement du pinceau sur la toile ne cesse de me surprendre. La douceur, la fluidité qui m’étaient si étrangères me ravissent chaque jour. C’est pour ça que je glisse, sur la piste de ma toile, guidée par l’huile légère. Elle me porte d’une couleur à l’autre, comme en rêve. Dans ce rêve éveillé, je vois apparaître les fantômes du passé, les visions féeriques et naturelles de mes balades, de mes visites, de mes amours et les lignes toujours présentes de mes pierres.

Peindre… respirer… aimer…que de tendresse et de délicatesse!


SAHARA, le grand désert


Allongée sur le sol encore chaud, sa chevelure de serpents enroulés répandue dans la lumière blafarde, la femme hume l’air chargé de sable. Dans un écrin de rochers au cœur du grand désert, elle redécouvre l’immobilité du temps, la grandeur de la terre. Du sommet des rochers, deux corbeaux, immenses et noirs prennent leur envol. Ils se laissent porter par un souffle chaud, comme sur une aile invisible, glissant en silence jusqu’au bord opposé. La lune ronde émerge de l’arrière de la terre et s’élève rapidement, entraînant à sa suite un torrent de lumière. Le paysage se métamorphose, comme chaque nuit depuis l’aube de l’humanité. Ombre et lumière dansent et poursuivent leur course éperdue, luttant pour gagner chaque grain de poussière.

Son âme la laisse captivée par le spectacle télévisuel d’une nuit sans âge, et dans un froissement de plumes, accompagnant la lune et les corbeaux, elle rejoint l’horizon de cet univers minéral.

Au matin, la femme dort encore. L’enfant s’est réveillé tôt, au cœur du grand désert. Aux premières lueurs, paysage émergeant de l’infini, il s’est habillé, et s’est éloigné de quelques mètres du campement.
Quand elle le découvre à son réveil, son regard d’enfant a changé. Baignés de l’azur du ciel, ses yeux, pareils à deux lacs clairs, s’étendent vers l’infini, empreints d‘une transparence nouvelle. Regardant au-delà des choses, en état de grâce, il est assis sur le sable fin. Dans sa main, un petit bout de bois. A ses pieds, s’étale un paysage en miniature, fait de rochers, de crevasses et de dunes, qu’il a consciencieusement sculpté dans le sable. Combattant victorieux d’un élément volatile et rebelle, il a su avec patience s’en rendre maître, et communie à présent avec le désert qui l’a accueilli et révélé.



Noir café et café noir

Aux premières lueurs de l’aube, assis au chaud dans le lit douillet d’un café parisien, derrière les vitres encore propres qui laissent apercevoir, entre lampadaires et trottoirs, poissons d’aquarium et balayeurs en robes colorées, Ali tourne sa cuillère, machinalement, dans le sens des aiguilles d’une montre. Le sucre doit être depuis longtemps dilué, mais cela n’a guère d’importance, car il ne met jamais de sucre dans son café. Plus que le sucre, ce sont ses idées qu’il réveille ainsi.
Autour de lui, les voyageurs de cette gare de transit par laquelle ne passe jamais aucun train, contemplent la surface de leur café noir, comme s’ils essayaient de vérifier dans un miroir leur bonne tenue du matin, rasés de plus ou moins près, poches sous les yeux et tête dans leur poche. Noyés dans les brumes de leurs premiers alcools ou bien absorbés dans leur journal comme dans les draps de leurs derniers rêves, ils automatent un brin leur moteur un peu rouillé et écornent leurs croissants dorés, tête puis queue, comme des crevettes. Personne ne songe à regarder le noir à peau de café, abandonné devant son café posé sur une table de Formica à pieds de fer forgé. Pas le Noir, bien sûr mais le café.
“ Le goût du café ici, n’a rien à voir avec celui de l’Afrique. ” se dit le noir d’Afrique, fraîchement arrivé de son continent tout chaud.
“ Café noir sans noirs  n’est pas café. ”

Il suit du blanc de l’œil les volutes de fumée odorante qui prennent leur envol, mêlées à celles des tabacs bruns et blonds, accompagnées malgré elles d’une odeur de corps plus ou moins rafraîchis, et constate :
“ Ce café là est un café de Blanc, et ce café est rempli de blancs ”.
Après un instant de réflexion, il hèle le serveur noir corbeau et blanc, qui vole de table en table.
“ Je voudrais un nuage de lait, s’il vous plaît. ” demande t-il, à la manière des blancs.
“ Des nuages, ce n’est pas ça qui manque ici. ” rétorque l’oiseau haut perché en haussant les épaules. A cette remarque pertinente, l’Africain d’Afrique, avec un sourire désabusé, se ravise et lui dit : “ Plus tard, peut-être. ”, puis il savoure à petites gorgées le café tout noir encore chaud.
Son café terminé, il plonge un œil au fond de sa tasse et tente de voir à travers les lignes improvisées ou aléatoires d’une mare de marc, les sentiers ocre rouge de l’Afrique, les parties de dames sous les fromagers et les femmes en boubous étincelants qui caquettent joyeusement en pilant le mil. C’est ainsi qu’ensommeillé, la mémoire du corps encore glacé par les courants d’air d’un hall de gare avec trains, l’homme s’éveille peu à peu dans la réalité en noir et blanc d’un café parisien.

L’homme qui marche

Le dos courbé, déformé par le poids d’années sans nombre, l’homme garde la tête haute, ses yeux clairs fixés vers l’avenir et l’horizon qui se dérobent sans cesse. Dans sa main droite aux veines noueuses, parcheminée et transparente comme une feuille de riz, il tient fermement un bâton d’ébène comme pour assurer la maîtrise de son destin. Depuis longtemps déjà, sa volonté s’est fait l’attelle de ses jambes mortes. Il chemine ainsi de par le monde, seul mais infiniment libre.

Il apparaît, émergeant de la brume, flou comme un mirage, dans les villages isolés et poussiéreux, en terre cuite et paille sèche. A son passage, les villageois se rassemblent et l’accueillent, les uns comme leur fils, les autres comme un frère. De jeunes enfants déguenillés aux joues sales et luisantes de morve poussent des cris perçants et l’entourent, se suspendent à ses hardes en riant avant de s’éparpiller comme une nuée de sauterelles. Sous un soleil de plomb, des chiens jaunes efflanqués à la peau mitée, œils crevés et oreilles en dentelle, la queue entre les pattes, tournent autour de lui comme des rapaces.

Souvent, l’homme partage leur rythme tranquille, mais, chaque fois, il s’en va et poursuit son chemin.
A ceux qui le nomment “étranger ”, il répond : “ Je suis chez moi partout où le soleil et la lune partagent les jours, partout où je puise l’air et l’eau nécessaires à la vie. La terre et le ciel sont mon jardin. J’y sème les poèmes et j’y distribue les rêves comme autant de gouttes de pluie dans la sécheresse du désert”.  A ceux qu’il rencontre, il offre les pétales de sa mémoire et la lumière de sa conscience tranquille. A ceux qui l’aiment, il restitue le miroir de leur tendresse oubliée.


Un jour, il s’arrête. L’écho de son pas léger ne trouble plus le silence qui se fait lourd et compact. Pas un oiseau ne chante. L’eau courante fait une halte, s’assoit sur la margelle d’un puits, suspendue à la brume invisible de son souffle léger. Le vent se fige, attentif. Le soleil lui-même interrompt sa course et délègue un rayon messager sur la croûte de la terre ensommeillée par le charme de l’énigme. …... La nature tout entière écoute. L’homme ne marche plus.

De ses narines, de ses oreilles, s’envolent alors, comme autant de papillons aux formes variées et couleurs éclatantes, papillons-flamenco  rouge et noir, papillons de nuit en manteau de fourrure, papillons d’azur à la robe de ciel, les histoires d’un autre temps, la bibliothèque vivante de son odyssée.

Puis, l’homme et son ombre s’effacent lentement et se dissolvent dans la transparence de l’air.
Brisant le silence, posé comme un signe de renouveau sur le rameau d’un laurier rose en parure d’été, un oiseau téméraire lance un cri retentissant. L’eau entame une valse joyeuse et reprend le cours de son ruisseau. Le vent se réveille engourdi par les débris d’un songe et soulève en s’éloignant un rideau de poussière ocre rouge sur la terre asséchée. Le soleil rapporte à la lune les derniers événements. Un nouveau-né pleure.


Promesses
Concours Lartigue  - Photo de Biarritz

Femmes, je suis venu ici, sur cette jetée balayée par les vents,
en bordure d’océan, vous vénérer, vous qui fûtes tour à tour mes créatrices, mes muses et mon funeste destin.
Femmes, je vous aime et je viens vous contempler dans les vagues couvertes d’écume,
car vous ramenez vers moi, comme un doux reproche, des myriades de gouttelettes qui explosent en bouquets d’étincelles.
Couvert de vos baisers mouillés, enserré dans l’étreinte fortifiante de vos embruns,
je me laisse griser par vos félines caresses.
Pour être près de vous, je résiste à la morsure du froid et au tourment des vents salés qui veillent sur votre repos.
Pour vous, j’affronte le roi novembre et ses éléments déchaînés.
Fils de femme, né de ta chair, oh mère tendre et protectrice, je t’ai déchirée en naissant ; ce fut là mon premier acte d’amour.
Marié à ta chair, fille de femme, oh amante belle et douce comme il se doit, je t’ai déchirée dans nos premiers ébats ;  ce fut là mon second acte d’amour.
Et tous mes actes d’amour, même sans amour, ont été semblables à cette saison agitée, intenses et éphémères.

Mères, femmes, amantes, sœurs et filles,
j’aime percer le secret de vos âmes et de vos corps,
car votre faiblesse me rend fort et, seule, votre beauté préserve la sève de mon désir.
Voici pourquoi je guette, dans l’écume, vos cheveux pareils à des fils d’argent, et sur la crête des vagues glacées éclaboussées de vos larmes amères, vos rires moqueurs, portés par l’aile des vents.

Nymphes éthérées, putains dorées, femmes de jour et de nuit, femmes tout simplement,
je vous regarde baigner dans l’océan immense, balayé par les courants d’hiver, et j’implore votre pardon de n’avoir su vous aimer comme vous le désiriez.

Mais voici que j’aperçois au loin sur la grève la silhouette mouvante d’une inconnue.
Permettez femmes, que je vous quitte un instant, car vous ne pouvez remplacer la chaleur de son corps,
le parfum envoûtant de sa peau et les fines paillettes de ses iris.

Déjà, l’homme s’éloigne à grands pas à la poursuite de son rêve.
La tempête hurle et redouble d’efforts et des milliers de voix en colère, giflent, griffent et lacèrent le ponton.
Les vagues se font plus hautes et plus puissantes et tendent leur langue avide de le capturer.
D’autres hommes sur de frêles esquifs luttent pour s’arracher à la tourmente,
mais lui n’en a cure car l’oubli l’a rattrapé.